LA CROIX – 2020

LA CROIX – 2020

Ce comédien, auteur et metteur en scène natif de Grenoble raconte, à travers trois pièces, l’histoire de vies ordinaires prises dans les courants de l’histoire algérienne et française. Puisant dans ses souvenirs et ceux de ses parents.

Il arrive essoufflé, dans un Théâtre de la Colline désert en ce matin d’hiver, s’excusant du léger retard, le rétroviseur de son scooter dans la main, étonné encore de cet incident qu’il n’a pas vu venir… Car il court, il court Nasser Djemaï.

Trois de ses pièces dont il est l’auteur et le metteur en scène sont jouées quasi simultanément à Paris (1) : Invisibles, Vertiges, Héritiers. Trois substantifs pluriels pour trois univers qui explorent la quête identitaire et la difficulté de trouver sa place dans une société mal-accueillante, qu’elle soit française ou algérienne.

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Devenir quelqu’un d’autre

Depuis 2005 et son premier opus Une étoile pour Noël, il convoque son histoire, celle de sa famille, celle aussi de tous ceux qui ont dû s’exiler, poussés par les vents de l’histoire. Ses parents ont débarqué d’Algérie dans les années 1950 comme des milliers d’autres immigrés venus du Maghreb. Son père, ouvrier dans une usine de ciment près de Grenoble, ne savait ni lire ni écrire.

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Lui a très vite quitté cette vie toute tracée d’enfant « immigré musulman » pour se former à l’École nationale supérieure d’art dramatique de Saint-Étienne puis à la Birmingham School of Speech and Drama de Londres. « Le fait d’avoir vécu en Angleterre a réaxé mon identité de façon saine. On n’est jamais autant soi-même qu’à l’étranger », explique-t-il avec ce doux sourire qui éclaire un visage à la Modigliani.

De retour en France, il fait l’acteur pour Philippe Adrien, Alain Françon ou Robert Cantarella. Puis un jour, le déclic. « J’ai voulu prendre la parole, raconter mon histoire à ma façon, évoquer mes origines sociales… » Et fuir les clichés auxquels il était confronté, les rôles dans lesquels on l’enfermait. « L’écriture m’a libéré en même temps qu’elle libérait mon imaginaire. J’ai eu pour la première fois l’impression de respirer. »
Des personnages opiniâtres et fragiles

Sous sa plume affûtée et tout en nuances naîtront six pièces (2) inspirées de son propre parcours sinuant entre deux mondes mais aux enjeux finalement universels : comment envisager son futur sans se laisser broyer par les fantômes du passé et submerger par le temps présent ? Pour en faire le récit, il invente des personnages opiniâtres et fragiles qui se font écho d’une pièce à l’autre.

Ils s’appellent Martin, Julie ou Nadir et tentent chacun à leur façon de tracer leur route, lestés d’un héritage trop lourd et de parents vieillissants qu’ils se font un devoir sacré d’accompagner vers une mort digne et douce. « Mes personnages sont façonnés dans le terreau de mes souvenirs », explique Nasser Djemaï.

Dans Invisibles, Martin, parti à la recherche de son père inconnu, rencontre un pan de son histoire en la personne de vieux chibanis, ces travailleurs immigrés maghrébins qui ont trimé sur les chantiers ou dans les usines et qui se voient obligés de rester en France pour toucher leur maigre retraite. Dans Vertiges, Nadir a fait table rase de ses origines, s’est marié à une Européenne, s’habille bien. Il revient vivre un temps dans l’appartement familial pour accompagner les derniers moments de son père dont le seul désir est de rentrer au pays retrouver une maison et des rêves inachevés.

Si avec Héritiers, Nasser Djemaï a fait un pas de côté en s’éloignant de son histoire algérienne et en mettant en scène une famille française, son propos reste le même. Julie se bat pour conserver la trop grande maison familiale, véritable gouffre financier, pour que sa mère puisse y mourir en toute quiétude. Jusqu’à mettre en danger son couple…
L’art du kintsugi

Nasser Djemaï a beaucoup de tendresse pour ces personnages, tellement sincères dans leurs combats pour réparer un passé qui leur a souvent échappé. Peut-être parce qu’il a lui-même mené un long travail introspectif afin de « régler cette histoire d’identité » et trouver sa juste place.

Il ne cesse d’expliquer aux jeunes qu’ils rencontrent lors des nombreux débats organisés autour de ses pièces « de ne pas prendre leurs origines, leur classe sociale comme excuse. Ou pire, comme une tare ». Il leur conseille plutôt de se réconcilier avec eux-mêmes.

« Vous connaissez la technique japonaise du kintsugi ? » interroge-t-il. Cet art ancestral qui répare les objets brisés – en porcelaine ou céramique – en soulignant leurs blessures à la feuille d’or. « Je fais pareil avec mes personnages. » Avec patience et amour.

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Son inspiration. « Le pays de mes parents »

« Originaires de Tébessa, au sud de Constantine, en Algérie, mes parents m’ont toujours parlé de leur pays. À leur façon. Quand j’étais enfant, et que nous vivions en France, ils me racontaient des histoires où prenaient vie les pierres, les arbres, les rivières, le vent, la mer, le désert… Et ce rapport simple aux éléments m’a toujours bouleversé.

J’ai découvert l’Algérie que je ne connaissais pas à travers ces contes fantastiques où les djinns s’en donnaient à cœur joie. Ils ont façonné mon imaginaire et nourri mes fantasmes. Et c’est dans l’interstice entre deux pays aimés que s’est glissé mon travail. Si j’écris aujourd’hui, si je raconte une histoire qui nous est, au bout du compte, commune, c’est grâce à mes parents. »

Laurence Péan