TÉLÉRAMA – MARS 2017

TÉLÉRAMA – MARS 2017

Un couple d’immigrés et ses enfants se réunissent. Nasser Djemaï réussit un huis clos rythmé et sans complaisance où s’entrechoquent les espoirs déçus.

Il continue de nous raconter l’histoire de l’immigration. L’auteur-metteur en scène Nasser Djemaï, dont les parents sont nés sur l’autre rive de la Méditerranée, avait déjà dressé le portrait des chibanis, ces travailleurs immigrés à la retraite, commentant, au café, tels de vieux sages solitaires, leur impossible retour au pays. Dans Vertiges, il campe deux générations aux prises avec le passé et l’avenir, à l’occasion d’un retour du fils aîné dans l’appartement familial pour rendre visite à son vieux père malade. Et ose une comédie douce-amère, succession d’instantanés décrivant les tensions intérieures auxquelles se mêlent celles d’une cité au tissu social lentement dégradé. Pour nourrir son travail d’écriture, cet artiste s’est autant souvenu de son adolescence dans les quartiers, alors vécus comme espaces de liberté, que d’une recherche documentaire sur le terrain.

Voilà pourquoi, dans le cocon d’un décor d’abord réaliste, les univers mentaux des cinq personnages sont si denses, chacun d’entre eux paraissant enfermé dans sa bulle d’espoirs déçus. Le fils semble avoir réussi : il a quitté le quartier, s’est marié, est devenu propriétaire. Il revient en costume à la mode remettre de l’« ordre » dans la désorganisation générale, entre factures négligées et automédication fantaisiste. Le père, vieil arbre abîmé par le travail et la cigarette, ne rêve que de retourner arroser ses oliviers (émouvant Lounès Tazaïrt) ; la mère combat les illusions de son mari et tient la barque ; la soeur, célibataire dans un quartier où la pression sur les femmes augmente, fait bouillir la marmite mais dépense ses sous pour des bricoles. Le petit frère ? Il traîne sur les réseaux sociaux, a tout le temps faim, ne regarde pas d’un mauvais oeil les barbus.

Le tableau est précis, les échanges, vifs. Djemaï se révèle sans complaisance, mais se moque autant qu’il s’attendrit. Il pourrait resserrer sa mise en scène, où la vidéo dilate le rythme. Il orchestre pourtant, à la fin, de si belles images, hors du temps, questionnant la transmission, la place du rituel dans nos vies et la façon, plus ou moins libre, dont on s’en empare… Quelle que soit la religion à laquelle on se réfère.

Emmanuelle Bouchez
Télérama n°3504
Créé le 06/03/2017