TÉLÉRAMA SCÈNE – JANVIER 2012

TÉLÉRAMA SCÈNE – JANVIER 2012

Des immigrés des Trente Glorieuses, pas d’ici, plus de là-bas… Et quels personnages !

Cinq têtes blanchies, cinq corps douloureux se tenant droits malgré tout. Ce sont les « chibanis » : ces vieux immigrés des grands chantiers des Trente Glorieuses, jamais repartis au pays. Parce qu’ils sont obligés de rester en France pour toucher leur retraite complète : parce qu’ils ne savent guère si « le pays » les attend vraiment. « Ils vivent dans une double tragédie », affirme l’auteur Nasser Djemaï, grenoblois d’origine, dont le père a quitté lui aussi l’Algérie, dans les années 1960, pour venir travailler en France avant d’y accueillir sa famille. Ces hommes sont seuls et « invisibles« , poursuit-il dans la préface de sa pièce, parce que « continuellement interchangeables dans l’inconscient collectif […] : ils ne sont pas nés, ils ne sont pas élevés, ils ne veillassent pas, ils ne se fatiguent pas, ils ne rêvent pas, ils ne meurent pas, ils ont une fonction unique : travailler« .

De souvenirs entendus en paroles récoltées aux portes des cafés, des mosquées ou des foyers Sonacostra de triste réputation. Nasser Djemaï a reconstruit leurs mémoires. Fort de cette palette bien fournie, il a pu enrichir ces silhouettes jusqu’à en faire de vrais personnages de théâtre. Le sage qui gère les papiers pour les autres, le généreux à la fibre paternelle déçue, le taiseux meurtri par la guerre d’Algérie, l’ex-beau mec qui se souvient de l’avoir été… Souvent assis à la table en Formica pour une partie de dominos, parfois alignés sur leurs chaises comme une fresque décorative, ils parient tel un choeur antique. Tissant la chronique de leur passé (« Ils nous ont menti sur tout : la guerre, le travail et la retraite« ) et celle de l’époque qui s’agite sans eux : la solitude des femmes, la morgue des caïds de banlieue (qui auraient bien besoin de faire un stage au bled), les dérives de leur pays d’origine peinant à construire un avenir radieux. Cela verse parfois trop dans l’esprit d’inventaire, car Nasser Djemaï veut en dire le plus possible. Mais il se rattrape en introduisant sur scène, le regard distancé de Martin, jeune adulte que la piste du père inconnu mène jusqu’à ces vieillards. Tous très charnellement présents, les acteurs nous racontent aussi une autre histoire : leur vie entre langues française et arabe, qu’ils font résonner sur scène en une harmonieuse partition.

Emmanuelle Bouchez