POLITIS – JANVIER 2017

POLITIS – JANVIER 2017

Dans Vertiges, Nasser Djemaï dépeint des parents et des enfants opposés par leur évolution sociale.

Après Invisibles et Immortels, qui représentaient des Algériens et des Français d’origine algérienne à deux périodes de notre histoire, Nasser Djemaï met aujourd’hui sur scène, avec Vertiges, une famille dont il dit que, « d’origine étrangère, elle est devenue française pour des raisons oubliées ». En effet, cette tribu ne sait pas très bien pourquoi elle est française ni si elle est encore algérienne. Toutes les personnes en présence ont évolué différemment. Elles sont plus ou moins occidentalisées, plus au moins attachées aux traditions du pays de leurs ancêtres. La famille de Vertiges, au moment où Djemaï la saisit et la mène vers la crise, a déjà en partie éclaté. Le père et la mère, déjà très âgés, vivent avec leur fille, qui travaille, et leur deuxième fils, qui bricole. Le premier fils, qui a réussi dans les affaires, est parti mais revient le temps de dire à tous qu’il faut délaisser les vieilles lunes et se couler davantage dans la vie moderne qui les entoure. Chacun réagit. Les héritages culturels et les tempéraments s’affrontent et se mélangent, jusqu’à une fin totalement irréaliste – et d’un magnifique symbolisme.

Djemaï est un auteur (et un metteur en scène) audacieux car il passe sans gêne du réalisme à l’onirisme, quitte à décontenancer le spectateur quelques secondes avant de le reprendre en main et de le conquérir par la puissance de sa vision finale. Ses acteurs, Lounès Tazaïrt, magistral dans le rôle du père, Fatima Aibout, Zakariya Gouram, Clémence Azincourt, Martine Harmel et Issam Rachyq-Ahrad sont d’une pâte humaine bouleversante.

La beauté du spectacle vient de cette qualité du jeu et de la façon dont l’auteur transcende tous les discours et toutes les positions proclamées. C’est cela, un auteur : quelqu’un qui organise l’émotion et la rodomontade des mots pour les faire éclater et aller là où le discours théorique craque face au discours sensible. Djemaï se situe bien dans ces zones secrètes. Vertiges répond d’autant mieux aux questions posées qu’il les éclaire sans donner l’impression de les formuler.

Gilles Costaz