MADININ’ART – JUILLET 2018

MADININ’ART – JUILLET 2018

« Vertiges », texte et m.e.s. Nasser Djemaï 

Voici le troisième volet d’une trilogie consacrée aux Chibanis, citoyens français originaires du Maghreb. Le premier volet était « Invisibles » consacré des jeunes des cités en 2011, et le second « Immortels » en 2014 ; Le texte de « Vertiges » a été salué par divers prix et nomination. Il est publié chez Acte Sud-Papiers. Nasser Djemaï a la formation et l’expérience la plus complète que l’on puisse trouver au théâtre : il est acteur, metteur en scène et auteur. Son expérience du plateau, non moins que sa recherche documentaire expliquent la complétude de son travail. Celui-là a l’incommensurable (et rare) mérite de conjoindre la vérité de l’approche documentaire et la solidité de l’écriture dramatique. Son écriture résulte d’une connaissance aboutie et d’une réflexion sur les codes du théâtre alliées à un travail en immersion auprès de familles dont il appréhende les rôles avec justesse et finesse. On ne se contente pas ici de l’exactitude sociologique de son objet, on recherche une vérité humaine au-delà des apparences, une forte différenciation des personnages dont les caractères sont d’une vérité poignante. Le fil de l’intrigue : Nadir vient de divorcer, il retourne parmi les siens pour retrouver un peu de calme, et là il affronte une tempête émotionnelle: son père est aux portes de la mort, sa mère au bord de la crise de nerfs, son frère est désorienté et sa soeur plane dans un air raréfié, refusant la réalité brute qui pourtant frappe à toutes les portes et s’introduit par les fenêtres. Le texte n’est pas sans évoquer d’autres oeuvres théâtrales ou cinémato-graphiques, telles que « Cuisine et dépendances » ou « Retour à Bolenne ». Mais son actualité n’est pas son seul mérite. Le drame dans cette famille où on s’invective beaucoup sans cesser de s’aimer, c’est que chacun a ses raisons et que tout le monde a raison. On assiste en direct au heurt de deux visions du monde : celle portée par les parents, nostalgiques de leur terre natale et celle des enfants aux prises avec la modernité dans tout ce qu’elle peut avoir d’attractif et/ou de repoussant. Il s’ensuit un dialogue riche et varié, jouant de tous les registres, humoristique, dramatique, poétique, onirique. La construction dramatique est parfaitement maîtrisée (secondée qu’elle est par Natacha Diet) : on évolue en huis clos dans cet appartement de la cité, en rêvant de départ tout en pressentant la mort du père. Rien n’est laissé au hasard, tout est signifiant, les objets, les meubles, les déplacements, les costumes, les gestes et expression. Voilà ce qu’on appelle du langage théâtral, lequel n’est pas du texte plus autre chose, mais du texte construit en relation avec le matériau scénique, l’espace, les corps, les lumières et le son : remarquable travail de diction des acteurs passant avec aisance du dialecte au français, toujours avec une parfaite netteté. Le tout construit une oeuvre des plus maîtrisées, d’une grande beauté plastique et puissamment émouvante.

Michèle Bigot