L’HUMANITÉ – NOVEMBRE 2011

L’HUMANITÉ – NOVEMBRE 2011

Pour l’amour des cheveux blancs 

Nasser Djemaï a écrit et mis en scène Invisibles, où s’allient avec bonheur la justesse sociologique et un lyrisme pudique. Il révèle ainsi les conditions de survie en maison de retraite de vieux (« chibanis », en arabe, soit « cheveux blancs ») travailleurs immigrés définitivement demeurés en France, à jamais loin du pays natal. Hommage au père, cette oeuvre lourde d’un passé d’exploitation et d’effacement effleure au passage, mine de rien, un grand pan d’histoire franco-algérienne ; depuis les retombées ici de la guerre d’indépendance jusqu’à la machine économique des Trente Glorieuses dont ces hommes furent le combustible d’élection, tant dans le bâtiment et les travaux publics que dans les mines ou l’industrie automobile. Après de nombreux entretiens et un travail vidéo, audio et photographique assidu dans des foyers, des cafés sociaux, à la porte des mosquées et devant les montées d’immeubles, auprès d’une foule d’interlocuteurs plus ou moins diserts, il a fallu trouver la trame propice à un récit, étape menée en collaboration avec Natacha Dit, dont Nasser Djemaï tient à dire que « depuis 2005 elle joue un rôle central dans la dramaturgie et la structure » de ses récits.

Cela s’ouvre sur l’entrée en scène d’un homme jeune, Martin Lorient (David Arribe). Il a souffert chez le dentiste, s’est fait casser la gueule à la sortie du métro et sa mère, Louise, vient de mourir du cancer, lui laissant pour tout viatique un coffret et quelques mots chuchotés à l’infirmière : « Mon fils, il qu’il sache… Il faut qu’il retrouve son père… El Hadj… Docteur Raphaël… » Sa quête le conduit auprès de Majid (Angelo Aybar), Shériff (Kader Kada), Hamid (Mostefa Stiti), Driss (Lounès Tazaïrt); lesquels veillent sur El Hadj (Azzedine Bouayad), immobile et muet, mourant, en qui Martin finit par découvrir son géniteur. De parties de cartes ou de dominos en souvenirs égrenés, de zizanies bourrues en éclats de rire, ces existences soudain mises en relief accusent des caractères, du coup tirés de l’hypocrite anonymat que recouvre en effet la notion de « travailleurs immigrés ». Voici des hommes dignes, lucides, en aucun cas dupes de leur condition, enfin mis en lumière dans leurs singularités respectives. Sur l’écran en fond de scène défilent à point nommé des images de femmes : mères, épouses ou filles en qualité de fantasmes ou de souvenirs, tandis que des musiques de là-bas escortent ce voyage accompli avec tact par des interprètes qui évitent à tout prix le pathos.

Récit initiatique mené sur un mode poétique indéniable, sous lequel se faufile en sourdine une réflexion d’ordre politique irréfutable, la réalisation d’Invisibles, qui constitue sans conteste un pas au-delà bénéfique dans notre univers dramaturgique, témoigne à l’envi de l’essence du talent de Nasser Djemaï, dont on ignore pas qu’il est également un acteur de valeur. La question que pose à la fin cet objet théâtral rigoureux, qui émeut sans faiblesse en levant le voile sur un morceau oublié de notre monde, est de savoir s’il aura l’heur de pouvoir atteindre celles et ceux qui, ici, maintenant, ont à voir peu ou prou, pour des raisons d’origine, avec la réalité dépeinte sur le plateau.

Jean-Pierre Léonardini