L’HUMANITÉ – FÉVRIER 2016

L’HUMANITÉ – FÉVRIER 2016

L’identité n’est pas un héritage

Lundi, 6 Février, 2017 | L’Humanité | La chronique théâtre de Jean-Pierre Léonardini.

Créée du 11 au 28 janvier à la MC2 Grenoble, la cinquième pièce de Nasser Djemaï, Vertiges, tourne jusqu’en mai, en attendant la saison prochaine, au calendrier déjà chargé. C’est justice tant est grande la richesse émotive de cet auteur (né en 1971), qui ne cesse de mettre en jeu son origine à des fins d’élucidation sensible.

On n’a pas oublié ses Invisibles (2011), où l’on voyait de vieux travailleurs immigrés rêvant au pays, condamnés à demeurer en France pour ne pas perdre leur maigre retraite. Cette fois, c’est au coeur de la famille que ça se passe. Nadir (Zakariya Gouram) revient après une longue absence dans l’appartement où le père malade (Lounès Tazaïrt) bat doucement la campagne, livré aux soins hasardeux de la mère (Fatima Aïbout), de la jeune soeur (Clémence Azincourt) et du frère cadet (Issam Rachyq-Ahrad), tandis que la voisine du dessus (Martine Harmel), figure silencieuse, erre dans les lieux… En deux heures d’horloge, tout est magnifiquement signifié sur « la vie dans les cités », comme on dit à la télévision à grand renfort d’experts en sociologie. Nadir veut bien faire, prendre les choses en main pour mieux soigner le père et sortir les siens d’une sorte de fatalisme en autarcie. Peine perdue. Chacun s’avère englué dans les circonstances et ce fils devenu comme étranger en sera pour ses frais jusqu’à la mort du père, qui donne lieu à une scène de réconciliation bouleversante au cours du rite funéraire. Chez Nasser Djemaï, qui écrit juste et dru, le metteur en scène est à hauteur égale. Les interprètes, dans leurs partitions respectives, atteignent au meilleur degré de vérité possible. C’est qu’au fond tout se vit, dans ce huis clos, au nom de l’amour qui ne peut se dire dans ses acceptions multiples qui souffrent à se rencontrer. Le théâtre décrypte ici à la perfection, sur un mode affectif nerveux, l’épineux dilemme des identités, dont des mots de Mahmoud Darwich, en exergue de l’oeuvre, rappellent que « le présent les déchire ». Et le poète ajoute : « L’identité n’est pas un héritage, mais une création. Elle nous crée, et nous la créons constamment. J’essaie d’élever l’espoir comme on élève un enfant. Pour être ce que je veux, et non ce que l’on veut que je sois. »

Jean-Pierre Léonardini