L’HUMANITÉ – FÉVRIER 2014

L’HUMANITÉ – FÉVRIER 2014

Du malheur d’être jeune 

« Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà / De ta jeunesse ? » se demande le vieux Verlaine dans un poème de Sagesse (1881). Nasser Djemaï (quarante-trois ans), dans Immortels, pièce qu’il a écrite et mise en scène, pose aujourd’hui la question au pluriel et à l’indicatif présent. Ils sont sept comédiens sur le plateau, trois filles et quatre garçon, adultes de fraiche date aptes à jouer des personnages au sortir immédiat de l’adolescence. C’est l’histoire d’une fratrie amputée, qui donne lieu à la quête de vérité de Joachim (dix-neuf ans), bouleversé par la mort de son ainé, Samuel, mystérieusement tombé d’un toit, ivre soi-disant, lui qui ne buvait jamais…. Chemin faisant, Joachim, après avoir eu du mal à s’intégrer à la bande où rayonnait Samuel, finira par être confondu avec lui, tel un ressuscité rendu indispensable à la survie du groupe… Je passe sur les péripéties afin de ne pas gâcher au lecteur le plaisir de la découverte (n’en ai-je déjà pas trop dit ?) pour m’attarder sur le ton des dialogues, qui sonnent juste dans la voix et les corps d’interprètes souples et nerveux à bon escient. Nasser Djemaï ne tombe pas dans le piège de la singerie de je ne sais quel parler jeune hérité de la publicité ou du cliché social en la matière. Son texte est élégamment écrit, empreint d’anxiétés et d’élans propres à l’âge dit.

Chaque personnage a chance à son tour de se définir en relief pour, aussitôt après, avoir loisir de se fondre dans la meute juvénile, dont les préoccupations, au demeurant, mis à part les tâtonnements et incertitudes vis-à-vis de l’amour, ne sont pas banales. Tous sont en effet conscients, à des degrés divers, du banditisme libéral. Ils s’interrogent. Que faire ? Tout casser ? Jeter un pavé dans la vitrine d’une banque ? Pratiquer la protestation non violente ? L’auteur ne donne pas son avis. Il a raison. La peinture du désarroi vaut mieux en scène qu’un manifeste intempestif, dont on se demande bien ce qu’il ferait là, brandissant ici et maintenant un esprit de certitude qui risquerait de mettre à mal la fragilité infiniment parlante de ces êtres, à la fois vulnérables et d’une si grande force inemployée. Caractéristique d’époque.

Une aura de mélancolie sensible baigne le plateau sous la lumière (Renaud Lagier) qui signifie tendrement, se dit-on, le crépuscule de rêves d’enfance à jamais perdus, tandis qu’il faut se résoudre à grandir, comme on dit, face au mur de l’opaque réalité. Clémence Azincourt, Marion Lubat, Julie Roux, Brice Carrois, Florent Dorin, Etienne Durot et Jean-Christophe Legendre jouent ce jeu-là avec une grâce ardente de bon aloi, jusque dans les gestes sciemment gauches de sujets qui se cherchent, individuellement et à plusieurs. Des claques sonores (musique d’Alexandre Meyer et Frédéric Minière) ponctuent l’action, sans cesse en suspens, comme interrogative, à l’instar de l’énigme constituée par la pousse des os, les problèmes existentiels et les premiers chagrins et deuils initiatiques. Après Invisibles, Nasser Djemaï confirme là un talent dans la veine d’un réalisme poétique au présent, patiemment fomenté avec tact, avec une défiance innée pour le pathos, qu’une image finale emphatique en guise d’avenir radieux semble étrangement dénier.

Jean-Pierre Léonardini