LES INROCKS – MARS 2014

LES INROCKS – MARS 2014

Sonateen 

Sur fond de crise financière, Immortels de Nasser Djemaï explore les troubles d’un groupe d’adolescents. 

Il faut saluer la délicatesse avec laquelle Nasser Djemaï aborde son sujet. Mais quel sujet justement ? La jeunesse ? Peut-être. A cela près que Djemaï se garde de tomber dans une approche sociologique cousue de fil rouge. Pas de cahier des charges donc, mais huit personnages de chair et de sang. Tous bien vivants, à l’exception de Samuel, mort dans des circonstances étranges. Ce décès inexpliqué – suicide ou accident ? – jette une ombre. La vie ressemble à un vêtement trop grand. Nasser Djemaï montre ces corps d’adolescents comme embarrassés d’eux-mêmes. Une fille sur un banc qui ferme machinalement sa veste de survêtement pour cacher ses seins quand un garçon s’approche. Détail tout simple mais qui participe au paysage humain. Car ce spectacle ne s’accroche pas à une intrigue qu’il s’agirait à tout prix d’amener à son terme, il installe un climat fait d’aspirations, d’incertitudes.

Soit un groupe de jeunes pris dans les interrogations de l’époque. La crise bancaire. La dette. Les restrictions imposées par la Grèce… La politique les travaille, ils rêvent de cyberattaques. Le trouble jeté par la mort d’un des leurs ajoute une touche mélancolique. Même si tous ne vivent pas de la même façon la disparition de Samuel. A commencer par Joachim, son frère, marqué personnellement par le drame, mais d’autant plus troublé que certains veulent voir en lui le fantôme de Samuel. Il y a Mona, par exemple, avec qui il a une aventure : jusqu’au moment où il comprend qu’il n’est que le substitut de son frère.

Tout au long, on sent une empathie évidente de la part du dramaturge pour ses personnages. Et pour ses acteurs, dirigés avec un juste équilibre qui les rend à la fois très vrais et très attachants. Nasser Djemaï trouve le ton adéquat, empreint de pudeur et en même temps suffisamment précis pour traiter ce moment si particulier de la vie où le sentiment exaltant que tout est possible se double d’une vulnérabilité profonde.

Hugues Le Tanneur