LE MONDE – JANVIER 2017

LE MONDE – JANVIER 2017

Deux créations, « Vertiges » et « Melancholia Europea », rendent compte de nos temps troublés, avec des fortunes diverses.

LE MONDE | 25.01.2017 à 10h16 | Par Brigitte Salino

Comment rendre compte de la société dans laquelle on vit ? Deux nouveaux spectacles répondent à cette question, qui travaille le théâtre depuis toujours, mais prend une dimension particulière dans les périodes troublées, comme la nôtre : Vertiges, de Nasser Djemaï, et Melancholia Europea, de Bérangère Jannelle. Ces spectacles viennent d’être créés à la MC2 de Grenoble et vont partir en tournée. Le 21 janvier, on pouvait les voir tous les deux, et c’était édifiant. En passant de l’un à l’autre, on mesurait le grand écart qu’il peut y avoir entre la tentative et l’échec, ou la réussite, selon la façon dont on traite son sujet, et les spectateurs.

Vertiges nous fait entrer dans une famille « orpheline de sa propre histoire », comme l’écrit Nasser Djemaï, qui sait de quoi il parle. Né à Grenoble en 1971, il a grandi dans une maison d’ouvriers, à côté de l’usine de ciment où travaillait son père, venu d’Algérie. La maison était froide, mal isolée, et loin de tout. Dans le programme du spectacle, Nasser Djemaï écrit que ce fut « une véritable délivrance » de quitter cette maison et d’aller vivre dans une banlieue, en 1987. Parce qu’il faisait chaud dans l’appartement, qu’on pouvait sortir et se mêler à la vie de la cité, alors légère. Puis le chômage a gagné du terrain, et les choses se sont dégradées, petit à petit. Aujourd’hui, la cité n’a plus rien à voir avec ce qu’elle était. Les parents de Nasser Djemaï y vivent toujours. Lui en est parti. Il a appris le théâtre, est devenu comédien, puis auteur.

« Les kystes urbains »

Pour écrire Vertiges, il ne s’est pas contenté de ce qu’il connaissait. Il a enquêté, dans des associations, des maisons de quartier, et aux abords des mosquées, où il a parlé avec des jeunes et des vieux, des femmes et des hommes. Cette démarche avait déjà été la sienne pour deux de ses précédentes pièces, Invisibles et Immortels, qui lui ont valu une belle reconnaissance. Dans Invisibles, Nasser Djemaï mettait en scène trois chibanis – « cheveux blancs », en arabe – qui voudraient retourner « au pays », mais n’y vont que deux mois par an, obligés qu’ils sont de vivre en France pour toucher leur complément de retraite. Dans Immortels, il se penchait sur le sort d’adolescents perdus après la mort accidentelle d’un de leurs amis.

Entrons dans la famille de Vertiges. Le père, à la retraite et malade des poumons, rêve de finir de construire sa maison « au pays ». La mère n’y croit plus : avec le temps, toute sa vie s’est concentrée dans l’appartement du 8e étage. Leur fille Monia travaille dans des cantines. Leur fils ? Hakim est au chômage, malgré son diplôme d’informatique. Quant à Nadir, l’aîné, il a quitté la cité depuis longtemps. Il dirige une entreprise, il a une femme et deux petites filles qui ne voient jamais leurs grands-parents. A l’appel de sa soeur, il vient dans sa famille. Et tout éclate, entre les rires et les larmes.

Nasser Djemaï a une grande qualité : il ne démontre rien, il montre ce qui se passe, aujourd’hui, dans ce qu’il appelle « les kystes urbains ». Sa pièce touche au coeur du problème : l’identité, personnelle, sociale et nationale. Pas telles qu’on en débat, mais telles qu’on les vit au quotidien, quand on est marqué par l’exclusion et la honte. Ce pourrait être pesant, c’est drôle, juste, sensible. Nasser Djemaï, qui signe la mise en scène du spectacle, dirige les comédiens d’une manière naturelle : ils sont dans leur salon-cuisine, entre eux, dirait-on, et se laissent regarder par les spectateurs, à qui, pas un instant, ils ne donnent une leçon. On les aime d’autant plus.

« Fabrique de la pensée »

Il n’en va pas de même avec Melancholia Europea, sous-titré « Une enquête démocratique » : on se sent sans cesse houspillé par les acteurs, qui jouent cinq chercheurs confinés dans une salle où ils mènent une enquête sur la banalité du mal, en interpellant le public. Il y a des bureaux, des tableaux, des écrans. Et beaucoup d’agitation hautaine. Bérangère Jannelle explique dans le programme qu’elle voulait que « le plateau soit un endroit où l’on fabrique de la pensée ». Armée de références et de documents, elle pose une question : « Qu’est-ce qui se passe dans une société quand la paresse de la pensée nous fait basculer dans l’idéologie fasciste ? »
Bonne question. Mais, pour l’aborder, le spectacle – qui place sur le même pied nazisme et ?fascisme, en partant de figures du IIIe Reich (Himmler, Speer…) – croit bon d’introduire des scènes de fiction, où les comédiens se mettent à la place de nazis, façon cabaret. C’est totalement à côté de la plaque et, pour cette raison, gênant. Par ailleurs, des liens sont introduits avec aujourd’hui, qui mélangent tout, les SDF et les bobos, la dictature et la démocratie, au nom des tiraillements personnels des enquêteurs-comédiens. Si penser, c’est cela, comment ne pas y voir une défaite ?