LA TERRASSE – JANVIER 2017

LA TERRASSE – JANVIER 2017

VERTIGES

Publié le 24 janvier 2017 – N° 251

Hakim, Mina, Nadir, leur mère, leur père, leur voisine. Ils sont six et nous ouvrent les portes de leur quotidien. Après Invisibles, Nasser Djemaï tient le cap de son théâtre sensible et politique. Un théâtre profondément touchant, qui s’attache à rendre visible une France oubliée.

Les vertiges dans lesquels nous plonge le théâtre de Nasser Djemaï ne reposent pas sur des maelstroms ou des tremblements de terre. Mais sur des tranches de vie tout à fait ordinaires, si ce n’était qu’elles viennent éclairer – à travers les petites choses du quotidien – des pans de notre société habituellement laissés à l’obscurité. Des « vies minuscules », pour reprendre l’expression de Pierre Michon, qui dévoilent dans la dernière création de l’auteur et metteur en scène (associé à la MC2:Grenoble et au Théâtre des Quartiers d’Ivry) l’histoire d’une famille française d’origine maghrébine. Mina (Clémence Azincourt), Hakim (Issam Rachyq-Ahrad), leurs parents (Fatima Aibout et Lounès Tazaïrt), leur voisine (Martine Harmel) mènent une existence modeste dans une cité de banlieue. Un jour, Nadir (Zakariya Gouram), le frère ainé ayant réussi en dehors du milieu familial, fait son retour pour quelque temps parmi les siens.

Les « vies minuscules » d’une cité de banlieue

Le risque de ce genre de chroniques sociales est de tomber dans le folklore et les stéréotypes. C’est précisément ce qu’évite Nasser Djemaï avec cette proposition d’une grande subtilité qui creuse le sillon de l’intime pour parler d’une France souvent réduite à des fantasmes. « Je me demande si ça existe les familles normales ? », s’interroge Hakim face aux secousses et aux dissensions que fait naître le retour de Nadir. C’est la question qui traverse Vertiges* de part en part, à l’occasion de situations investissant les thèmes de la différence, des conditionnements sociaux, de la quête de soi, du poids des traditions… La normalité est, à bien des égards, une idée vaine.

Cette idée, Nasser Djemaï la dépasse pour laisser s’imposer celle de légitimité. Il le fait, accompagné par des interprètes remarquables, tel un peintre pointilliste : par petites touches, sans thèses ronflantes. Ce spectacle est un geste politique qui compte. Un geste qui participe à inclure d’autres visages et d’autres trajectoires dans l’imaginaire de notre roman national.

Manuel Piolat Soleymat