LA CROIX – JANVIER 2012

LA CROIX – JANVIER 2012

Que vont-ils devenir ? 

Nasser Djemaï. Acteur, auteur, metteur en scène, il raconte dans sa dernière pièce le sort des ouvriers algériens appelés par la France des Trente Glorieuses, une réalité que découvrent les jeunes générations. 

L’hommage aux « invisibles »

Un jour, son père lui adressa deux prières : ne pas lui ressembler et devenir premier ministre. A 40 ans tout juste, Nasser Djemaï ne sait toujours que répondre à la première. En ce qui concerne la seconde, les jeux sont faits depuis beau temps : il n’est pas rentré en politique, mais en théâtre – metteur en scène, acteur et auteur déjà de trois pièces, dont la dernière, Invisibles, a été créée à la Maison de la culture de Grenoble, il y a trois mois. Il y raconte les travaux et les jours de ces ouvriers venus, comme son père, de leur Algérie fraichement indépendante, à l’appel d’une France en manque de main-d’oeuvre. C’était dans les années 1960. Leur séjour devait être provisoire. Plus d’un demi siècle après, la plupart sont encore là. Contraints à ne pas quitter plus de six mois le sol français s’ils veulent toucher l’intégralité de leur maigre retraite. Parfois sans famille, sans foyer sinon les garnis construits à la hâte par la Sonacotra pour les recevoir, à l’époque.

Ce sont ces hommes, ces « chibanis« , comme on les appelle, ces « oubliés de l’Histoire », comme il les nomme, que Nasser Djemaï a voulu « réhabiliter ». Parce qu’ « ils ont fait la France, eux aussi, qu’ils appartiennent à son patrimoine, même si personne ne parle jamais d’eux. Ils appartiennent à sa mythologie. » Avant d’écrire, il est parti à leur rencontre dans divers foyers et cafés sociaux gérés par des associations de Grenoble : « Pays âge », « Fraternité », toujours fréquenté par son père, âgé de 75 ans. « Lui est arrivé en 1968, reprend-il. Ma mère l’a rejoint deux ans plus tard. Ils venaient de Tebessat, au sud de Constantine. » Maçon, il se retrouve dans des mines de ciment de l’Isère où il laisse en partie ses poumons. Mais « à part du froid, il ne s’est jamais plaint de rien. Il ne pensait qu’à travailler, nourrir sa famille. C’était sa dignité. »

« Nous habitions un petit village au nord de Grenoble, au-dessous du col de Clémencières, à Lachal. Mon univers était la campagne. Pas les cités. Il n’y avait pas de racisme. » Sans doute, troisième enfant d’une fratrie de six, Nasser Djemaï a-t-il apprit très vite qu’avec « des parents algériens qui ne savaient ni lire ni écrire le français« , il devait, dans la vie et les études, ne compter d’abord que sur lui-même. Qu’à l’école, comme dans le reste de la société, les règles n’étaient pas identiques pour chacun – « une bêtise faite par moi ou un autre ne se payait pas au même prix ! » Que son nom pouvait déranger certaines oreilles, à commencer par celles de cette bonne dame à l’origine de sa première pièce, Une étoile pour Noël : « c’était la grand-mère d’un camarade de classe à qui j’apportais des cours. Elle était très gentille, très touchée de mon geste mais il lui était impossible de m’appeler Nasser. Elle m’a rebaptisé Noël.« 

Pas d’amertume dans ses paroles. Plutôt de l’amusement. D’ailleurs, il a connu de beaux moments dans sa jeunesse : son initiation via l’aumônerie du collège, le soutien de Daniel Benoin, directeur de la Comédie de Saint-Etienne, et de son école, où il s’est formé à la fin des années 1990. Son séjour en Grande-Bretagne, où il a été reçu au conservatoire de Birmingham… au lendemain de la victoire de l’équipe de France « black-blanc-beur » lors de la Coupe du monde de football ! « J’étais très fier. D’autant que, là-bas, je n’étais plus un fils d’immigré, mais un Français tout court, qu’on venait consulter d!s qu’il était question d’art de vivre, de boire et de bien manger !« .

Après la tournée prévue jusqu’au Festival d’Avignon, cet été, Nasser Djemaï rêve de présenter Invisibles de l’autre côté de la Méditerranée. Alors sera clos le temps des interrogations sur l’identité, l’intégration, le rejet. Une nouvelle époque pourra s’ouvrir. Il pense déjà à une pièce sur la jeunesse en France. Immigrée ou non.

Didier Méreuze