CÔTÉ COEUR – JUILLET 2018

CÔTÉ COEUR – JUILLET 2018

VERTIGES – AVIGNON OFF 2018 – FABLE ONIRIQUE ET TRANSMISSION 

Nadir revient dans sa famille, dans sa banlieue. Après de brillantes études il est parti, s’est marié à une française, a deux petites filles et une carrière professionnelle enviable. Il y a longtemps qu’il n’avait pas remis les pieds ici. Il est accueilli comme un roi par ses parents et ses frères et soeurs. C’est le retour du fils prodige, celui que tous admire. Mais Nadir est en train de divorcer. Il revient avec ses fantômes, trop fier pour avouer que sa vie de rêve est finalement un échec. Avec l’énergie du désespoir il tente d’imposer son ordre et sa logique à sa famille. La vie l’a éloigné de leur quotidien. Il n’a pas vu la cité se dégrader, les jeunes désoeuvrés traîner au pied des immeubles, la radicalisation gagner du terrain. Il n’a pas vu les difficultés du quotidien, les démarches avec l’administration, l’accompagnement dans le parcours médical du père malade, la solidarité qui unit ces gens qui lui sont presque devenus étrangers.

« Vertiges » dresse le portrait de deux générations, entre passé et avenir. Les rêves et les cauchemars de Nadir sont ceux d’une génération toujours en quête d’identité, confrontée à ses origines, à ses racines, à ses valeurs.

Nasser Djemai nous a déjà fait vivre les questionnements de ceux qui sont venus du Maghreb et même d’Algérie pour construire une vie et une famille dans un monde meilleur. On retrouve son écriture toute en sensibilité que l’on avait apprécié notamment quant il nous parlait des chibannis dans « Invisibles ». Ici aussi il place l’action avec beaucoup de réalisme dans le quotidien de cette famille somme toute banale. Progressivement on dérive vers la fable, basculant dans un onirisme qui trouve son apothéose dans une scène finale s’inscrivant dans un rituel d’une grande beauté et d’une forte intensité dramatique.

« Cette tribu restant unie dans les tourments, se renforçant au fil des oppositions et qui finit toujours par rester soudée, c’est l’image de la patrie qui se tient à ses racines, qui les examine pour mieux saisir son identité » nous dit Nasser Djemai.

Zakariya Gouram est remarquable dans le rôle de Nadir. Il donne corps à cet homme solide qui vacille, tangue, chavire, se redresse. Dans le rôle du père malade et mourant Lounès Tazaïrt a toute la dignité de la vieillesse tandis que Fatima Aibout est une mère attentive, fière, le roc sur lequel tous s’appuient. Issam Rachyd-Ahrad, le frère, illustre cette jeunesse en errance, au chômage, prise entre tradition familiale et tentation de l’intégrisme. Clémence Azincourt est la soeur, celle qui s’inscrit dans les pas de sa mère tout en étant une jeune fille de son temps qui travaille dur pour assumer son rôle dans la famille et son autonomie. Martine Hammel clos la distribution en fantôme errant dans ce chaos, voisine muette qui survole la situation tel le choeur antique muet.

La mise en scène et la musique sont de toute beauté. Plus que le texte c’est l’environnement créé par la scénographie soigneusement travaillée que passe le message de ce passage d’un monde à un autre, d’une époque à une autre. Tout comme les meubles du cauchemar tout bascule. Et lorsque se déroule la cérémonie finale on se souvient du rituel de la voisine au début du spectacle.

En bref : avec toute la sensibilité qu’on lui connait Nasser Djemai aborde la question de la construction identitaire au travers d’une fable drôle et émouvante. Une distribution impeccable. Une réflexion entre réalité et onirisme. Coup de coeur 

Vertiges, de Nasser Djemai, mise en scène de l’auteur, avec Fatima Aibout, Clémence Azincpurt, Zakariya Gouram, Martine Harmel, Issam Rachyq-Ahrad, Louis Razaïrt