LE MONDE – DÉCEMBRE 2011

LE MONDE – DÉCEMBRE 2011

« Invisibles », mais lumineux

Nasser Djemaï donne une existence scénique aux immigrés algériens de la première génération.

Trois vieux assis sur un banc, au soleil. Rien d’autre à faire que regarder les gens. Langage approximatif, accent arabe. Les Chibanis – cheveux blancs, en arabe – tuent le temps. La rue, parisienne ou banlieusarde peu importe, est un miroir à souvenirs. L’Algérie, qu’ils ne voient plus qu’en « juillet et août », car il faut bien vivre en France pour toucher le complément de retraite. Les copains, restés là-bas, qui les croient millionnaires et qu’ils laissent dire. Et cette grue, là-haut dans le ciel : combien de potes tombés comme des mouches et qu’on remplaçait aussitôt ? « Au suivant ! », enrage Hamid. Et ce jeune de la troisième génération avec son jean qui lui tombe aux genoux. « Toi, t’as besoin d’un stage au bled ! », lui lance Sherif, hilare.

Nasser Djemaï, 40 ans, signe là sa troisième pièce, qu’il a écrite et mise en scène (parue en novembre chez Actes Sud). En 2007, Une étoile pour Noël avait été saluée par la critique. Quelle est l’étrange force d’Invisibles ? Le jeune auteur a réussi un pari trop rare dans le théâtre français : entrer dans le vif d’un sujet de société, appuyer là où ça fait mal et faire rire en même temps. Assise dans les premiers rangs, une femme voilée ne cache pas son plaisir, ni les spectateurs plus habituels des scènes nationales, ceux qui ont peut-être déjà applaudi, ici, le provocateur Vincent Macaigne ou le poète François Cervantes. Nasser Djemaï sourit – même quand certains l’appellent encore Djamel. Le plus beau compliment que l’on puisse lui faire, c’est de lui poser cette question : « Ce sont des comédiens professionnels ? »

Réponse : oui. Nasser Djemaï a mis « un an et demi à les trouver ». Il les appelle « les artisans », pour leur savoir-faire. Ces acteurs sont invisibles, ou presque, dans le théâtre public. Mais lumineux sur scène ! Par ordre alphabétique, David Arribe, Angelo Aybar, Azzedine Bouayad, Kader Kada, Mostéfa Stiti et Lounès Tazaïrt. « J’ai eu plein de propositions de comédiens. Mais il y a peu de rôles pour eux dans le théâtre contemporain. Beaucoup gagnent leur vie à la télé, et ça ne faisait pas l’affaire. » Il a fini par trouver quelques perles. Il lui en manquait une.  » Je me suis dit pourquoi pas Angelo Aybar, mais il est moitié basque, moitié sicilien. Il est arrivé avec son accent espagnol. J’étais déprimé. Mais il était tellement dedans que je lui ai donné le rôle deux jours après… »

Pourquoi si peu de place pour les acteurs d’origine étrangère ? « Il y a une réticence des metteurs en scène, parce qu’ils craignent que leur choix soit interprété. Quand Declan Donnellan a présenté son Cid à Avignon, en 1998, il a dû se justifier d’avoir donné le rôle de Rodrigue à un Noir. En Angleterre, personne ne s’en était inquiété. » Autre exemple, en 2000, Peter Brook avait confié le rôle-titre d’Hamlet au jeune comédien noir Adrian Lester.

On retrouve l’équipe après la représentation. « Cette pièce nous renvoie des flashes, on a tous des parents, des oncles qui ont vécu ça », raconte Kader Kada, qui avait joué en 1995 dans la pièce d’Ariane Mnouchkine Le Vin, le Vent, la Vie.

David Arribe est le jeune de la bande : son personnage, qu’il incarne avec force et délicatesse, le doux et ténébreux Martin, cherche son père ; son arrivée bouleverse la vie bien réglée de ce foyer de vieux immigrés. Quand il est sur scène, David « pense à son grand-père espagnol ». Façon de dire que la pièce « touche à l’universel ».

Lounès Tazaïrt, alias Driss, maître dans l’art de passer du rire à la tristesse la plus profonde, veut bien raconter le parcours d’un comédien qui a dû « parfois jouer l’Arabe de service ». « J’avais un CAP d’ajusteur. J’ai découvert le théâtre en construisant des décors. J’ai été attiré comme on l’est par un phare. » Puis il a découvert l’envers du décor. « La France est enracinée dans son répertoire. Les vides, je les ai remplis en créant mes propres spectacles, des one-man-show. » Il ne nie pas qu’il a fait de belles rencontres : en 2007, Patrick Pineau l’a fait jouer dans Les Trois Soeurs, de Tchekhov. « Lui se fout de la couleur de peau. »

Nasser Djemaï met un bémol. « La situation est moins caricaturale dans le cinéma », dit-il, en citant le réalisateur Abdellatif Kechiche ou les comédiens Roschdy Zem et Sami Bouajila, « qui peuvent jouer des héros ordinaires ». Lounès Tazaïrt persiste : « Parfois, au cinéma, on te dit : on cherche un Arabe, point. On se fiche du comédien. » La télé ? Lounès Tazaïrt préfère en rire : « Un jour, j’ai quitté une production, car il s’agissait de mettre en scène un bon et un méchant… barbu. » Coupez !